lundi 16 juillet 2012

(Le Diable Probablement)


12h25, je monte la rue du Cloître vers l’amphithéâtre. Sur la gauche, un portail de bois éternellement fermé est aujourd’hui ouvert. Deux écrans vidéo, un amoncellement de coussins et une rangée de spots indiquent un espace ouvert au public. J’entre. L’ancienne écurie abrite désormais une librairie minimaliste : une sélection de livres et quelques vidéos sont alignés sur un long coffre dans une demie pénombre. La sélection, évitant toute actualité, révèle un goût éclectique et sûr, les choix d’un libraire original et courageux, mais justement, nulle trace du libraire en question. Je traîne en l’attendant quand soudain, à un mètre de moi, après une petite détonation, un appareil propulse un épais nuage de fumée qui envahit bientôt toute la pièce. Je sursaute, je ris, et, toujours seul, je décide de sortir avec la fumée. A l’extérieur, sur l’autre moitié du portail, une phrase écrite à la craie m'éclaire moins qu'elle m'intrigue.

samedi 14 juillet 2012

Thank You Satan

Ooo, who, who
Ooo, who, who
Ooo, who, who
Ooo, who, who
Ooo, who, who
Ooo, who, who
Ooo, who, who
Oh, yeah

vendredi 13 juillet 2012

Lily ? Rose ? Marguerite ?


J’ai toujours pensé que la photo de pochette de Rain dogs de Tom Waits était une mise en scène nous donnant à voir le petit garçon qui se cachait derrière l’ours à la voix cassée. Jusqu’à ce que je feuillette ce matin le Café Lehmitz du photographe Anders Petersen : non seulement l’homme sur la photo n’est pas Tom Waits, mais il n’y a aucune mise en scène (Lily et Rose étant simplement des habitués du Café où Petersen avait élu domicile).
Mais le plus frappant dans cette découverte, c’est le contraste entre l’attitude de la jeune femme sur la pochette et celle sur les deux photos prises un peu plus tôt dans la soirée. Elle n’est pas une bourgeoise encanaillée accueillant le moineau perdu au creux de son épaule, mais elle-même un oiseau de nuit mélancolique, et c’est elle qui attrape l’objectif, elle qui a des choses à dire.

jeudi 12 juillet 2012

Une défaillance du système central de régulation


Une nuit à Athènes, à moins qu’à Istanbul ou Dublin.
Du haut de la colline, la ville se dessine en cubes noirs sur fond noir, il n’y a plus d’électricité depuis longtemps. On entend quelques voix au loin, à peine, ou des râles d’animaux, ou plutôt la mer, car les hommes se taisent, retiennent leur souffle, tentent de reprendre des forces, aiment ou prient, ou pleurent en attendant le spectacle prochain d’une inhumanité nouvelle. Le massacre est pour demain à l’aube, personne ne sait à quoi il ressemblera, mais chacun joue avec le pire que son imagination peut lui offrir.
Le plus haut gradé de ma piteuse compagnie nous briefe : nous devons évacuer sans attendre, replier pour nous battre plus loin, nous sommes la dernière chance, et à ce titre, nous sommes sacrés.
J’ignore absolument quelle chance nous sommes et pour qui, ni ce qu’implique ce caractère sacré, mais je reste à ma place au milieu des autres soldats. Nous grimpons dans une autochenille blindée sur laquelle nous fixons deux mitrailleuses supplémentaires au-dessus de la cabine du conducteur. Un sergent cherche deux hommes pour les actionner, ma main s’élève par réflexe, mais réalisant mon ignorance, je me ravise aussitôt. 
L’officier supérieur reprend la parole : le cargo amarré sur le quai 3 est notre unique issue, il quittera le port sans autorisation dans moins d’une heure sous un déluge de feu qui ne laissera aucune chance aux passagers à découvert, nous devons donc nous enfoncer au plus profond du navire en empruntant la rampe d’accès circulaire destinée au chargement des containers, mais celle-ci étant envahie depuis plusieurs jours par quelques centaines de réfugiés, nous devrons nous frayer un passage parmi eux, quel qu’en soit le prix.
L’autochenille est en marche, et les mitrailleuses crachent ce qu’elles peuvent. Je pense au nouvel an à Amsterdam et aux guirlandes de pétards enroulées autour des arbres, je ne pense pas à Strange Fruit de Billie Holiday, je n’entends pas les cris, je n’entends pas les craquements d’os sous les chenilles, je suis projeté à l’avant de l’habitacle contre la paroi, les corps des autres soldats s’agglutinent sur moi, nous descendons toujours en tourbillonnant, je repense à une fête foraine dans le Var quand j’avais six ou sept ans, mais je ne vomis pas, je me concentre sur le froid de la tôle contre ma joue, je ne reconnais plus mes compagnons qui prennent les uns après les autres les traits d’acteurs américains, Matt Dillon me regarde comme un enfant perdu, son ventre est ouvert du sternum au pubis dévidant tous ses organes en chapelet, c’est terrifiant et beau, ça brille d’un blanc laiteux, bleu profond et carmin par endroit, reflets de céramique, marbrures de Carrare. Tous mes compagnons éventrés tentent de réunir leurs morceaux, mais c’est l’intestin de l’un dans la main de l’autre, le foie de l’autre rangé dans le ventre d’un troisième, je me demande si j’assiste à un rite initiatique ou à l’expression d’une justice immanente sanctionnant notre trouée infernale. Je regarde mon corps qui ne s’ouvre pas lui, ou du moins pas encore, autour de moi les hommes ne crient pas, ils respirent fort dans un même rythme, c’est tout, ventres béants, bouches closes. Maintenant ça ne tourne plus, ça ne descend plus, l’autochenille est arrêtée, son moteur s’éteint, la lumière de la cabine s’éteint à son tour, stop, seuls nos pieds bougent encore, et nos bottes pataugeant dans l'enchevêtrement de boyaux créent un gargouillis caverneux régulier. Je pense à une berceuse. Perlé d’une sueur étrangement épaisse, j’attends là.

samedi 7 juillet 2012

Où es-tu, ma tête ?

- Aujourd'hui, je commencerais bien par la fin. On regarderait un truc qui parlerait pour moi.
- Allons-y. C'est vous qui dites.


- ... Vous devriez peut-être partir en vacances.
- D'accord, je fais ça.

mercredi 27 juin 2012

Y aura-t-il un été cette année ?











(bien sûr, les applications photo vintage de nos téléphones intelligents embellissent tout et n'importe quoi (sauf mon ami Maurice qui n'a pas besoin de ça), mais quand même, je crois bien me souvenir que c'était chouette l'été dernier... j'aimerais vraiment bien qu'il y en ait un cette année, avec ou sans filtre)



samedi 23 juin 2012

I Just Want to Feel Everything

- Bonjour.
- Bonjour. Comment allez-vous ?
- Je ne sais pas.
- C'est un bon début.
- Je suis venu ne pas parler.
- Très bien.
- Trop de bruit. Confusion. Toupie. Besoin de silence.
- ...
- Envie de courir. Pas de fuir, seulement courir. Droit. En robe blanche, au milieu de prés verts, dans une lumière jaune. Surexposé.
- Seul ?
- ... Oui, seul. Vers quelqu'un hors du cadre. En robe blanche aussi.
- Vous souriez ?
- Oui, on voit les dents, je crois.
- Ah, oui, tout de même...
- Il faut ce qu'il faut.
- C'est vous qui le dites. Le quelqu'un hors du cadre...
- Oui ?
- Il vous ressemble ?
- Non et oui. Elles viennent. Avec chacune, c'est autre et c'est pareil...
- Fail. Fail again. Fail better.
- Monsieur connaît ses classiques.
- Les vôtres.
- Oui.
- C'est pas facile facile aujourd'hui...
- C'est bien comme ça.
- On regarde quoi ?
- Ca.

dimanche 10 juin 2012

Remembering Ray

Je me souviens des Chroniques martiennes, une de mes premières lectures, une lecture scolaire. Solaire. Je ne me souviens pas du style, mais je vois des images claires : des horizons plus lointains tout au bout de déserts doux, une incurvation irisée, des changements de mise au point, des teintes métalliques, des bleus des verts des gris et un point de rouge, soudain. Une idée de far west avec des ranches dessinés par Frank Lloyd Wright, et à la place des chevaux, des fusées dessinées par Giovanni Bertone. La Californie d'avant l'homme blanc, mais dans le futur. Je me souviens surtout des hommes. Déboussolés sans gravité, à jamais déracinés. Ils me semble qu'ils étaient là, et pas. Tremblant au ralenti, souriant à demi. À la recherche d'une mémoire. Sur Mars, la nostalgie était toujours ce qu'elle était. Je me souviens d'une rencontre entre un terrien exilé et un martien, je ne sais plus de quoi ils parlaient, mais il me semble que cherchant à se connaître, ils réalisaient qu'ils ne partageaient pas la même réalité... Douceur amère, regrets éternels. Et partout, toujours, un sentiment d'attente, avant l'orage, après la guerre. J'avais adoré les Chroniques martiennes, j'ai seulement oublié d'y penser pendant trente cinq ans.

mercredi 6 juin 2012

Alors, On Fait Quoi ?

Comme un lapin dans un chapeau
Noir/Plus personne dans l'miroir
(Comme disait Perec) la petite poule est morte, il n’y aura plus d’œufs
Noir, si noir, il n’y a plus d’ispoir
Pince mi est tombé à l’eau
Et puis y a un trou dans le bateau
Qu’est-ce qui reste ? Dis-moi, mais qui reste ?
L’esprit sain ? L’homme invisible ?
Ok, chapeau bas, salut l’artiste
Mais j’ai beau relire la bible
A la fin, j’ai comme un trou

T’es là 
Et puis t’es plus là
Alors on fait quoi ?

Tu suis une jupe
Tu casses ta pipe
Tu r'coiffes ta huppe
Tu finis en slip

T’es là
Et puis t’es plus là
Alors on fait quoi ?

T’es là
Et puis t’es plus là
Alors on fait quoi ?

(J’sais pas, on r’garde la mer)

T’es là
Et puis t’es plus là
Alors on fait quoi ?

Ad lib

La Mer

samedi 2 juin 2012

La Vie en Couleur


Parfois les couleurs sont trop colorées, les briques sont trop briques, l'herbe est trop verte, le bleu du ciel trop bleu ciel, et même le jaune pâle trop jaune pâle... (comme dans "La France de Depardon" où l’on “découvre” le rouge et le bleu des panneaux de signalisation que l’on croise tous les jours) et on oublie de noter les portes de prison, grises comme des églises, qui bouclent cette étrange fausse villa patricienne de bord de mer. 
Mais les couleurs ne nous semblent jamais trop colorées dans la réalité (même quand elles crient en plein soleil), c’est sur les photos qu’on doute d’elles, qu’on se méfie. Et encore, cette méfiance est relativement récente : la colorisation des années cinquante, les pellicules kodacolor ou eastmancolor ne choquaient personne, au contraire, elles faisaient jaillir la vie sur les écrans.
Probablement en réaction à la crudité du numérique (l'effet vidéo, les impitoyables millions de pixels, …), on a vu se développer ces dernières années un étalonnage désaturé et contrasté, synonyme de bon goût... (parfois jusqu'à la manière, comme chez le pourtant excellent Nuri Bilge Ceylan). Depuis trente ans, la modernité est essentiellement grise, plus ou moins noire et blanche, voire transparente ; aluminium, graphite ou verre… (l’arc-en-ciel d’iPods faisant figure de contre-exemple).
Je suis un amateur de photo couleur. J’aime la petite fille et la voiture verte d’Helen Levitt, William Eggleston, Stephen Shore et les rouges de Guy Bourdin…
Je vis le chic désaturé comme un manque de courage, une élégance facile. J’aime les couleurs même si (parce que ?) elles me font peur.

A propos de “La France de Raymond Depardon”, on peut lire :
«Les couleurs n’ont absolument pas été boostées, proteste Jacques Hénaff, responsable de la numérisation et du tirage. Raymond Depardon les voulait le plus naturel possible. Si les couleurs étonnent, c’est parce qu’aujourd’hui les techniques numériques permettent de rectifier les défauts des pellicules argentiques, qui ont toutes des biais, des dominantes, et qui font que la photo couleur est souvent assez loin de la réalité. Le numérique permet en particulier d’exploiter toute la richesse des images très lumineuses issues des chambres 20 x 25.» De son côté, Depardon admet que certaines couleurs puissent étonner. Il livre plusieurs explications : «D’abord, les gens des villes sont souvent étonnés par les lumières et les couleurs de la province, ils en ont perdu l’habitude.» Ensuite, il dévoile un paradoxe. Comme beaucoup de photographes qui ont surtout travaillé en noir et blanc, il dit aimer les lumières froides «car on y retrouve les mêmes palettes qu’en noir et blanc». Il a donc évité de travailler sous le soleil, préférant les temps gris mais lumineux. «Or, cette recherche de la neutralité m’a permis de mieux voir, par exemple, le rouge des panneaux de sens interdits et des devantures de boucheries, bref elle m’a orienté vers les couleurs vives.» Le paradoxe est donc que Raymond Depardon était parti pour photographier la France en lumière froide, délaissant les mois d’été «où la lumière en France est trop jaune», et qu’il est revenu avec des images aux couleurs acidulées. «Acidulées comme les bonbons et les tables en Formica de mon enfance. Ce sont les teintes des années 50, qui furent celles de mon adolescence, et qui ont dû venir titiller mon inconscient lors des prises de vues.»
Dernière explication : les pellicules Kodak utilisées sont étalonnées à Rochester (New York), où la lumière du jour a une «température» de 5 700 kelvins. La même, grosso modo, que celle du sud de la France, entre Lyon et Marseille suivant les saisons. Les couleurs du nord du pays ont donc été «réchauffées» pour tenir compte de ce biais. Enfin cette anecdote : la directrice photo, Caroline Champetier, ayant trouvé surnaturel le rouge de tomates photographiées sur un étal (la photo prise dans l’Aude est présente à l’expo), une vraie tomate fut posée contre l’image. Elle était encore plus rouge que la reproduction, affirme Depardon.

samedi 19 mai 2012

Comme à la garderie

Accrochés au grillage/Hurlant en silence la détresse d'un autre âge/Les yeux vides à pleurer/Absolument abandonnés/Doigts voraces/Inconsolables/N'ayant que le gouffre à offrir/Dévorant/Infini/Le gouffre à qui tendra la main/En mémoire des temps anciens/Souvenir d'humain/Rôdeurs sans visage/Bavant de rage/Dans la nuit qui succède à la nuit/Plus d'hiver, plus d'été/Sans abri et sans but/N'attendant plus rien/Pour l'éternité
 

dimanche 13 mai 2012

Chris Killip "What Happened" - Le Bal, 12 mai-19 août

Chris Killip - Seacoal

"Un soir de 1994, mon ami américain John Clifford, propriétaire du meilleur bar de Cambridge, m'a emmené dans le centre de Boston, où se dressent aujourd'hui les bâtiments administratifs de la ville. Des bâtiments construits dans les années soixante, à l'emplacement du vieux quartier ouvrier de Scully Square où John et ses frères étaient nés et avaient grandi. John me montrait des rues qui n'existaient plus, en m'expliquant qui avait vécu dans quelle maison, qui était mort au Vietnam, qui avait travaillé pour la mafia, qui avait fait de la prison ou de la politique. A un moment je l'ai interrompu pour lui dire que c'était formidable qu'il me raconte ainsi l'histoire du quartier. Il s'est retourné subitement, m'a pris à la gorge et m'a plaqué contre le mur. Le poing levé, il m'a dit : J'en ai rien à foutre de l'histoire. Je te raconte ce qui s'est passé!"
Chris Killip

"L'histoire objective de l'Angleterre ne signifie pas grand-chose si l'on n'y souscrit pas, comme c'est mon cas. Et comme c'est le cas des gens présents sur ces photographies, confrontés à la désindustrialisation, au sein d'un système qui ne tient aucun compte de leur vie. Pour eux, je fais partie du superflu : leur lutte est indépendante de ma vie, mais pas de mon espérance. Voici un livre subjectif sur l'Angleterre telle que je l'ai vécue. Je mets la main sur ce qui ne m'appartient pas, je convoite la vie de l'autre. Ces photos parlent davantage de moi que de ce qu'elles montrent. Ce livre est un roman dont le sujet est une métaphore."
Chris Killip, en introduction de son livre In Flagrante.

On aimerait rencontrer Chris Killip. 
Grâce au Bal, on peut déjà voir quelques unes de ses photos.

vendredi 4 mai 2012

Mars

- Euh...
- ...
- ...
- ?
- ... non.
- ...
- ...
- Bien...
- Oui.
- On regarde quelque chose, peut-être ?
- Bah oui, maintenant qu'on est là...