dimanche 16 février 2014

Une absence

- Je ne suis plus là. 
- ...
- Je ne suis plus là comme avant.
- Comme avant ?
- Comme depuis toujours.
- Plus là ?
- Je ne suis plus dans le décor. Ou plutôt, je décore l'espace sans l'habiter. Je n'habite plus l'espace, je le traverse.
- C'est une formule ou vous le pensez ?
- Non, c'est à peu près ça.
- Et vous avez une idée du pourquoi ?
- Peut-être. J'ai l'impression que c'est lié au temps. Je me dis que je n'ai plus assez de temps.
- Pour quoi faire ?
- Aucune idée.
- Ah.
- Oui.
- Et donc vous n'êtes plus là.
- C'est ça. Je traverse l'espace en me demandant ce que je dois faire du temps.
- …
- C'est ridicule, hein ?
- C'est ce que vous ressentez, surtout. …Et vous êtes où quand vous n'êtes plus là ?
- Je me perds dans des réflexions qui me ramènent toujours au même endroit.
- Où ça ?
- Au point de départ de ma réflexion.
- Qui est ?
- Quoi faire du temps... C'est lié au sentiment d'être perpetuellement en retard, aussi. Sur les demandes qui s'accumulent, professionnelles, mais pas seulement. Toutes ces questions qui attendent des réponses... Et pendant ce temps-là, ma question « quoi faire du temps ? » reste sans réponse.
- Vous n'êtes pas là parce que vous êtes en retard...
- C'est possible, mais c'est peut-être le contraire : plus j'ai de mal à être là, moins j'avance, plus je prends de retard...
- Vous faites des listes ?
- Oui, je fais des listes. ...Vous êtes un coach, en fait ?
- Oh, c'est facile de se moquer, c'est pas simple votre affaire... Je ne suis pas magicien. Et vous venez à chaque fois avec un problème différent... 
- ...
- Je sais pas, faites des photos. Vous serez au moins une seconde quelque part quand vous appuierez sur le déclencheur.
- Merci. C'est pas dit gentiment, mais c'est pas idiot. Allez, on regarde ça, c'est beau.


Petit Fantôme: L on Nowness.com

mardi 28 janvier 2014

Drôle

- J’ai envie de rire.
- Allez-y.
- Non, je veux dire que j’aimerais rire plus souvent.
- Ah.
- En fait, je trouve que je ne ris pas assez souvent, mais je préfère le dire de façon positive.
- Ah, je vous retrouve bien là.
- Ou ça ?
- Au cœur d’un pessimisme irrésolu. Incapable d'être totalement triste.
- Très drôle.
- Merci.
- Non, en fait, je suis en colère contre le temps mou. On ne pleure pas, on ne rit pas, on pense vaguement à des trucs… C’est mou. On laisse passer le temps, comme s’il ne valait rien.
- Donc, vous avez envie de pleurer aussi ?
- Je préfère rire, mais pleurer, c'est pas mal aussi, oui. C'est mieux que le temps mou.
- … Vous voulez vous bouger le cul, quoi.
- C’est ça. Et en plus, c'est bien dit… Vous faites des progrès, faute d’en faire faire.
- C’est drôle, ça.
- C’est pour ça qu’on s’entend bien, on est drôle tous les deux. En revanche, je ne sais pas si on a le même humour. Regardez, et dites-moi si ça vous fait rire.

vendredi 24 janvier 2014

Western Haïku n°21


Les Indiens reviennent
Derrière les chariots couchés
Leur premier baiser

mercredi 15 janvier 2014

Gaspillage

- Dans The long goodbye, Philip Marlowe rejoue seul, et de mémoire, une partie d’échecs célèbre qu’il qualifie de parfait gaspillage sophistiqué d’intelligence humaine. Et il ajoute que l’on peut croiser ce type de gaspillage un peu partout, pas seulement dans la pub.
- Ca vous fait sourire.
- Oui, j’aime beaucoup Marlowe. Il est sentimental. Désabusé, mais toujours prêt à repartir, à jouer une nouvelle partie… Même s’il en connaît l’issue.
- Un romantique…
- Ce qu’on retient d’une grande partie d’échecs, ce sont les coups audacieux, les inventions… Qu’ils soient joués par le vainqueur ou le perdant importe peu.
- C’est nouveau, ce goût pour le roman noir ?
- Je ne sais pas. Ce qui me plaît dans les romans de Chandler, c’est la musique. Tension, résolution. Beaucoup de tension, très peu de résolution. Evidemment. Une immense nostalgie tendue par une énergie vitale mystérieuse… Los Angeles, quoi.
- …
- J’aime les pantoums aussi.
- Les quoi ?
- Les pantoums. Une suite de quatrains dans lesquels les deuxième et quatrième vers d’une strophe deviennent les premier et troisième de la strophe suivante. Et dont le dernier vers est le premier.
- Ca vous plaît, ça, hein ? 
- Quoi ?
- Le retour du même, la reprise…
- … Moui. Une histoire de musique, surtout.
- Bien sûr…
- Oui, enfin, j’étais venu vous parler de gaspillage, en fait.
- Bah, vous reviendrez.
- C’est ça, oui.
- Vous revenez toujours.
- Bon, ça suffit. Regardez ça plutôt.

vendredi 27 décembre 2013

Quand la solution est le problème

Paul Watzlawick est spirituel. Il est profond aussi, donc. On se sent moins bête en le lisant, en l'écoutant. Il nous rend moins bête qu'il nous trouve. Ou plus léger. Un peu moins lourd au moins. Ce qui est assez énorme. 
Par exemple : ce qui nous empêche de trouver la solution d'un problème est souvent un élément absent de son énoncé initial que nous avons inconsciemment ajouté nous-même. Dit-il.
C'est aussi juste qu'inouï. Un joli cadeau de Noël. Qu'on déballe sans attendre. Avec les dents. Et dont on se réjouit de faire grand usage. Avec les pieds, au besoin.
De ces cadeaux qu'on ne peut garder pour soi. 

mardi 17 décembre 2013

Western Haïku n°20

Ca sentait l'éther
La fille lisait des poèmes
Marlowe perdait pied

vendredi 6 décembre 2013

Western Haïku n°19

Il neige sur la plaine 
L'oreille collée sur le rail
Bill reste immobile




mardi 26 novembre 2013

Le désert des miroirs

Frederik Peeters
Frederik Peeters est mon ami. On ne s’est jamais vu, il ne soupçonne pas mon existence, mais c’est un ami de longue date, pourtant.
Frederik et moi nous posons les mêmes questions. Nous partageons quelques désirs et quelques peurs, il en fait des histoires, et moi, je les lis.
Le désert des miroirs, le troisième tome de sa série Aâma, est un beau titre. Alors je l’ai tapé sur le gros frère Google et j’ai appris que c’était préalablement le titre d’un roman de Max Frisch, auteur suisse (comme Frederik).
Max Frisch, c’est un bonhomme qui dit des choses comme ça : « Un cadre, que nous dit-il ? Il dit : regarde, tu trouveras ici ce qui vaut la peine d'être vu, ce qui n'est pas abandonné au hasard et qui n'est pas éphémère ; tu trouveras ici signification et durée, non pas des fleurs qui se fanent, mais l'image des fleurs, c'est-à-dire leur symbole » ce qui, sans chercher midi à quatorze heures, est une autre vision du temps vertical, une notion qui m’obsède passablement.
Il dit aussi d’autres choses comme ça : « La personne est une somme de différentes possibilités [...], une somme non illimitée, mais une somme qui dépasse la biographie. Seules les variantes montrent les constantes » qui fait furieusement penser à Smoking/No smoking et autres jeux sur le possible, les chemins qu'on prend ou pas, qui me parlent bien aussi.
Oui, dans les contrées affinitaires, tout se tient plutôt bien.
Si bien qu’en cherchant d’autres infos sur Max et Le désert des miroirs, j’ai fini par atterrir sur le blog que Frederik consacre à l'élaboration d'Aâma depuis trois ans.


Je ne connaissais pas l’existence de ce blog, Frederik et moi ne nous parlons pas de nos blogs respectifs puisque comme vous le savez, Frederik et moi ne nous connaissons pas. Bref, je voulais juste vous dire que je suis drôlement content que mon ami Frederik Peeters écrive des histoires.



vendredi 15 novembre 2013

Un morse sur la branche

J'ai toujours eu du mal avec les standards de jazz chantés, une curieuse difficulté à apprécier même leurs plus émouvantes interprétations.
Mais en écoutant pour la centième fois My funny Valentine (j'ai moins de mal avec celle-là, oui), je crois comprendre enfin pourquoi. Les mots me détournent de la voix. Épouvantails au milieu du chant, ils parasitent le sentiment.
J'entends la voix du trompettiste, mais seulement les mots du chanteur. 
Les mots sont un médium trop signifiant, ils ferment le sens, allument la lumière quand on se délectait de deviner le murmure dans le noir.
Ce que je cherche, ce qui me manque, c'est la voix de l'autre. Les mots, de toute manière, ils sont tous là, dans le dictionnaire.
Et puis, l'impudeur d'exprimer un sentiment exige un minimum d'inintelligibilité.
Vivent les croisements infinis des phrases à double-sens et les sens cachés des mots-valises à double-fond. Et les questions (comme celles de My Funny Valentine...).
Fuyons les déclarations, laissons les interprétations s'évanouir en tire-bouchon, gravons nos coeurs dans les codex, en latin dans le texte, et si, incapables de silence, nous prend l'envie de chanter, préférons le morse au rossignol.

samedi 9 novembre 2013

Mais quand même...

Un jour tu ne sentiras plus la chaleur de la douche sur tes épaules.
Ce jour-là ni les suivants tu ne sentiras plus le blanc du soleil à travers le rouge de tes paupières ni le grain du papier au bout de tes doigts ni l'acidité du vin sur la pointe de ta langue.
Un jour n'auras plus de corps pour sentir et tu ne sauras même pas que tu n'as plus de corps pour sentir.
Oui, bien sûr, je ne t'apprends rien.
Mais quand même...

jeudi 6 juin 2013

Western Haïku n°18

Les canards cancanent
Volée de flèches dans le ciel
Maudite eau de feu