dimanche 1 décembre 2019
Light with traction
- Bonjour
- Bonjour
- L'essentiel se passe entre, non ?
- C'est-à-dire ?
- On s'attache souvent à décrire les débuts ou les fins, on délimite, on cerne, on pose des dates, des résultats, des faits, des totaux. On fait comme si tout était bien rangé. C'est supposé nous rassurer, j'imagine...
- Ca ne vous rassure pas ?
- Non, ça m'angoisse. Parce que ça ne dit rien de ce qui se passe. On fait comme si on pouvait séparer les moments, les temps, comme des objets. Alors que l'essentiel de la vie se passe entre, à cheval...
- Dans les passages, les échanges, le mélange ?
- Oui. Ca me rappelle que c'est comme ça qu'on appelait l'essence qu'on mettait dans les mobylettes. Du mélange.
- Il y avait quelques pour cents d'huile, non ?
- Oui, je crois bien.
- ... Il y a le feu orange, quand même.
- Vous avez raison. Entre le vert et le rouge. Qui laisse le choix entre l'accélération et le freinage.
- ...
- ...
- Continuez, continuez...
- Non, c'est tout. Ca se passe entre, quoi.
- ... Vous me faites penser à un bâtiment de Renzo Piano. A sa façon de faire, plus précisément : light with traction, léger en tension.
- On m'a déjà dit ça, il y a longtemps.
- Ah oui ?
- Oui.
mardi 19 novembre 2019
Parce que
- Bonsoir.
- Bonsoir Monsieur.
- Oh, c'est bas. Ca fait longtemps d'accord, mais ce "Monsieur" n'était pas nécessaire.
- On a perdu le sens de l'humour ?
- "On" ne l'a jamais eu.
- D'accord, j'arrête. Qu'est-ce qui vous amène ? Ramène, devrais-je dire.
- Amen.
- ...
- C'était de l'humour. Vous voyez, ça ne marche pas. J'ai pensé à venir vous voir - revenir vous revoir - en visitant l'expo Hans Hartung au musée d'art moderne.
- Ah bon.
- Oui.
- Hans Hartung vous fait penser à moi ?
- Oui, en quelque sorte. Le vert et l'orange, dans sa jeunesse. Le bleu plus tard. Ce sont précisément mes couleurs. Et je ne sais pas l'expliquer, mais les masses, les à-plats doux et les traits violents, les balayages verticaux, les vides... me touchent fort.
- C'est un peu froid, non ?
- Non, pas du tout. C'est de l'hyper sensualité retenue. Et encore, ça explose souvent. De plus en plus, avec le temps. Mais la puissance est là, depuis le début. L'effroi, et le mouvement pourtant. Ca caresse, ça érafle, et ça projette.
- ...
- Pardon. Ce que je dis n'a pas d'intérêt.
- Si, si.
- Le "si, si" c'est terrible. Pire que le "c'est bien, ça" de Sarraute.
- Oh là, tout de suite les grands mots... Non, je vous écoutais. C'est vous qui vous vexez.
- C'est possible.
- Continuez.
- Non, je reviendrai. C'est déjà pas mal, pour un retour.
- On regarde quelque chose ?
- Oui, on écoute surtout. C'est une chanson de Charles Aznavour, mais la retenue du peintre lui donne une autre profondeur.
- Bonsoir Monsieur.
- Oh, c'est bas. Ca fait longtemps d'accord, mais ce "Monsieur" n'était pas nécessaire.
- On a perdu le sens de l'humour ?
- "On" ne l'a jamais eu.
- D'accord, j'arrête. Qu'est-ce qui vous amène ? Ramène, devrais-je dire.
- Amen.
- ...
- C'était de l'humour. Vous voyez, ça ne marche pas. J'ai pensé à venir vous voir - revenir vous revoir - en visitant l'expo Hans Hartung au musée d'art moderne.
- Ah bon.
- Oui.
- Hans Hartung vous fait penser à moi ?
- Oui, en quelque sorte. Le vert et l'orange, dans sa jeunesse. Le bleu plus tard. Ce sont précisément mes couleurs. Et je ne sais pas l'expliquer, mais les masses, les à-plats doux et les traits violents, les balayages verticaux, les vides... me touchent fort.
- C'est un peu froid, non ?
- Non, pas du tout. C'est de l'hyper sensualité retenue. Et encore, ça explose souvent. De plus en plus, avec le temps. Mais la puissance est là, depuis le début. L'effroi, et le mouvement pourtant. Ca caresse, ça érafle, et ça projette.
- ...
- Pardon. Ce que je dis n'a pas d'intérêt.
- Si, si.
- Le "si, si" c'est terrible. Pire que le "c'est bien, ça" de Sarraute.
- Oh là, tout de suite les grands mots... Non, je vous écoutais. C'est vous qui vous vexez.
- C'est possible.
- Continuez.
- Non, je reviendrai. C'est déjà pas mal, pour un retour.
- On regarde quelque chose ?
- Oui, on écoute surtout. C'est une chanson de Charles Aznavour, mais la retenue du peintre lui donne une autre profondeur.
samedi 16 novembre 2019
jeudi 22 août 2019
And in the morning come
- Bonsoir.
- Bonsoir.
- Si je me fie aux statistiques, il me reste entre 7500 et 11 000 jours à vivre. Et évidemment, avec un peu moins de qualité vers la fin.
- Ca fait combien en années ?
- Il suffit de diviser par 365, vous avez une tête, non ? Mais justement, j'ai fait le contraire, parce que passé un certain âge, on a intérêt à être un minimum concentré, à ne pas gâcher.
- L'âge de raison arrive un peu après sept ans, en fait.
- Oui, j'ai l'impression. Il y a un moment où il est sage d'arrêter de penser que ça ira mieux l'année prochaine, parce qu'il y a peu de chances, en vrai, surtout si on ne se bouge pas un peu le cul dès demain matin.
- Vous faites quoi demain matin ?
- Je vais à la mairie à 8h30 faire légaliser une signature, ensuite j'ai quelques réunions et des trucs prévus qui ne vous regardent pas.
- C'est ça, "se bouger un peu le cul" ?
- Pas exactement.
- Mais on ne fait pas toujours ce que l'on veut...
- Exactement.
- Alors, ça change quoi de penser en jours ?
- Ca réduit un peu le risque de s'endormir. Ca aiguillonne la question de la volonté. De nos volontés.
- De "nos" volontés ?
- Oui, quelles sont nos volontés avant la dernière ? Puisqu'on est supposé avoir une dernière volonté (ce qui est une sacrée question en soi, je vous l'accorde, mais il nous reste quelques jours pour y penser), on peut en avoir d'autres avant, non ? Que voulons-nous, et faisons-nous quelque chose pour ça arrive ? Ou attendons-nous que la vie et les autres décident pour nous ?
- Vous savez ce que vous voulez ?
- J'ai quelques idées, oui.
- Vous me direz ?
- Oui, oui.
- On regarde quelque chose ?
- Une pochette d'album. Et on écoute une chanson. Elle est belle.
- Bonsoir.
- Si je me fie aux statistiques, il me reste entre 7500 et 11 000 jours à vivre. Et évidemment, avec un peu moins de qualité vers la fin.
- Ca fait combien en années ?
- Il suffit de diviser par 365, vous avez une tête, non ? Mais justement, j'ai fait le contraire, parce que passé un certain âge, on a intérêt à être un minimum concentré, à ne pas gâcher.
- L'âge de raison arrive un peu après sept ans, en fait.
- Oui, j'ai l'impression. Il y a un moment où il est sage d'arrêter de penser que ça ira mieux l'année prochaine, parce qu'il y a peu de chances, en vrai, surtout si on ne se bouge pas un peu le cul dès demain matin.
- Vous faites quoi demain matin ?
- Je vais à la mairie à 8h30 faire légaliser une signature, ensuite j'ai quelques réunions et des trucs prévus qui ne vous regardent pas.
- C'est ça, "se bouger un peu le cul" ?
- Pas exactement.
- Mais on ne fait pas toujours ce que l'on veut...
- Exactement.
- Alors, ça change quoi de penser en jours ?
- Ca réduit un peu le risque de s'endormir. Ca aiguillonne la question de la volonté. De nos volontés.
- De "nos" volontés ?
- Oui, quelles sont nos volontés avant la dernière ? Puisqu'on est supposé avoir une dernière volonté (ce qui est une sacrée question en soi, je vous l'accorde, mais il nous reste quelques jours pour y penser), on peut en avoir d'autres avant, non ? Que voulons-nous, et faisons-nous quelque chose pour ça arrive ? Ou attendons-nous que la vie et les autres décident pour nous ?
- Vous savez ce que vous voulez ?
- J'ai quelques idées, oui.
- Vous me direz ?
- Oui, oui.
- On regarde quelque chose ?
- Une pochette d'album. Et on écoute une chanson. Elle est belle.
mercredi 21 août 2019
mardi 16 juillet 2019
Tout chose
- Bonsoir.
- Bonsoir.
- …
- …
- …
- Ca va ?
- Oui.
- …
- …
- Vous avez l’air tout chose.
- Tout chose, c’est mignon.
- Calme et perdu.
- Tout chose.
- Oui.
- …
- …
- …
- On regarde quelque chose ?
- Oui.
dimanche 26 mai 2019
samedi 4 mai 2019
vendredi 3 mai 2019
lundi 22 avril 2019
La mer penche
La mer penche. Elle
est en pente. Elle était encore droite, hier. Enfin, je pense.
Elle était plate,
horizontale, à peine animée de moutons d'écume. Les voiliers avaient besoin du
vent ; les rameurs, de rames ; les nageurs, de sang.
Depuis ce matin, elle
penche. Elle est plus haute à droite, c'est subtil, mais c'est évident. Les
paquebots glissent en arrière, il n'y a rien à faire, la mer penche.
Il n'y
aura plus de marée. Désormais, elle part sur le côté. Ca devait arriver.
On a
beau dire, l'ordre n'est jamais tout à fait établi. Il suffit d'attendre, ou d'y
mettre du sien. La mer penche. Elle descend en pente douce. Je m'y habitue
presque déjà.
lundi 15 avril 2019
You too they kissed your heart
- Bonsoir.
- Bonsoir.
- Je n'ai pas envie de parler. Trop de choses à dire.
- D'accord je n'insiste pas.
- Merci.
- Vous passez juste dire bonsoir, quoi.
- Exactement.
- C'est gentil.
- Je ne sais pas. Je ne dirais pas ça. Si j'avais un chat, je serais sûrement resté chez moi.
- Je fais office de chat ?
- En quelque sorte.
- Ah oui... C'est moyennement valorisant.
- J'ai beaucoup de respect pour les chats. C'est juste que je suis allergique.
- Avec moi, ça va ?
- Ah oui, très bien. Vous, vous êtes un sphynx.
- Un chat sans poil ?
- Oui. Bien que l'allergie tienne plus à la salive qu'au poils, je crois.
- Tant qu'on ne s'embrasse pas sur la bouche...
- Bon, je vais y aller, moi.
- Ce n'était pas une invitation.
- Je sais, je sais, mais je n'ai pas envie de parler. Et on ne va pas s'embrasser, vous avez raison, alors...
- On peut écouter quelque chose avant que vous partiez ?
- Oui, c'est une idée. Les Black Angels. De l'électricité. Un clavier, une basse Höfner. Des guitares, des effets. Des spots rouges. Et quand la batterie entre, on sait qu'on est sauvé, il ne peut plus rien nous arriver.
- Ok, on y va.
- Je vous préviens, je vais l'écouter dix fois de suite.
- Pas de problème, je ronronnerai sur vos genoux.
- Bonsoir.
- Je n'ai pas envie de parler. Trop de choses à dire.
- D'accord je n'insiste pas.
- Merci.
- Vous passez juste dire bonsoir, quoi.
- Exactement.
- C'est gentil.
- Je ne sais pas. Je ne dirais pas ça. Si j'avais un chat, je serais sûrement resté chez moi.
- Je fais office de chat ?
- En quelque sorte.
- Ah oui... C'est moyennement valorisant.
- J'ai beaucoup de respect pour les chats. C'est juste que je suis allergique.
- Avec moi, ça va ?
- Ah oui, très bien. Vous, vous êtes un sphynx.
- Un chat sans poil ?
- Oui. Bien que l'allergie tienne plus à la salive qu'au poils, je crois.
- Tant qu'on ne s'embrasse pas sur la bouche...
- Bon, je vais y aller, moi.
- Ce n'était pas une invitation.
- Je sais, je sais, mais je n'ai pas envie de parler. Et on ne va pas s'embrasser, vous avez raison, alors...
- On peut écouter quelque chose avant que vous partiez ?
- Oui, c'est une idée. Les Black Angels. De l'électricité. Un clavier, une basse Höfner. Des guitares, des effets. Des spots rouges. Et quand la batterie entre, on sait qu'on est sauvé, il ne peut plus rien nous arriver.
- Ok, on y va.
- Je vous préviens, je vais l'écouter dix fois de suite.
- Pas de problème, je ronronnerai sur vos genoux.
dimanche 14 avril 2019
Paul Signac - Sur la route de Gennevilliers, 1883
Paul Signac a le soleil dans le dos. Il s’est installé à l’angle du carrefour, face à la ligne d’usines et de bâtiments au loin. Un horizon de petits cubes colorés d’où s’élève une fumée noire crachée par trois cheminées dans le bleu d’un ciel immaculé. Au premier plan, quelques arbres décharnés dont les ombres bleues sont les seules à emprunter la route blanche comme un désert de sel. Nous sommes au milieu de nulle part. Entre la ville et la ville, entre Paris et la banlieue. Mais c’est aussi bien la dernière prairie avant Chicago ou Los Angeles, un bord de route où s’élèvera bientôt un « diner » peint par Hopper, où Lauren Bacall attendra Humphrey Bogart ; une baraque où Michèle Morgan retrouvera Jean Gabin. S'il en est encore temps. La route a recouvert la piste, on espère l'arrivée de deux cyclistes, mais on entend déjà les bétonneuses. Ce tableau a des faux-airs de fin du far-west filmé par John Huston, et ce sont certainement les pur-sang des Misfits qui cuisent dans fourneaux de Gennevilliers. En essayant de trouver des informations sur La route de Gennevilliers, je découvre qu’une entreprise en commercialise une reproduction sur un paillasson, et qu’elle qualifie son produit d’idée-cadeau originale. C’est à pleurer. Et s'ils ont pensé à la déclinaison tapis de souris, ils ont négligé la version mouchoir. Certains soirs, on se prend à douter du progrès.
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