dimanche 12 avril 2020

Etre

- Bonjour, bonjour.
- Bonjour.
- Je suis vieux, je viens d'en avoir la confirmation.
- Et ça vous réjouit ?
- Oui, ça va. Je m'en doutais un peu, je me sentais plus léger depuis quelque temps.
- ...
- Oui, je n'ai plus à trouver ma femme, faire des enfants avec, trouver un métier, une place dans la société...
- Ah, vous avez moins de choix à faire...
- Pas seulement des choix, il y a des rôles qui ont carrément disparus. Je n'ai plus à être un mari, par exemple, ça allège beaucoup, ça. Je suis encore un père, mais beaucoup moins dans l'élevage, nous cohabitons agréablement, plutôt. Et je subis nettement moins la société, surtout, parce que j'ai certainement moins besoin d'en faire partie.
- Par lassitude, ou parce que vous avez moins besoin de reconnaissance ?
- Je ne sais pas, les deux peut-être, ou autre chose. En fait, ce que je ressens depuis un moment, c'est que je me soucie simplement d'être, et plus d'être ceci ou cela. J'ai moins besoin de répondre à des attentes.
- Qui vous attendait ?
- Personne, moi seulement, certainement.
- Et vous vous attendez moins ?
- Oui, j'attends plus, tout court, comme je vous le disais avant-hier.
- Et, donc, vous êtes vieux.
- Oui, je disais "vieux" parce que je viens de revoir un entretien de l'abécédaire de Gilles Deleuze, dans lequel il décrit la vieillesse exactement comme ça, le temps d'être. Et on le voit tout goguenard d'être installé dans la vieillesse, libre de lire et d'écrire, de ne plus répondre aux sollicitations...
- Ah oui ! C'est là où il distingue la vieillesse de la misère et de la douleur.
- Oui, c'est ça. C'est vrai, vous l'avez vu aussi...
- Ces entretiens sont plus tardifs, mais j'aime beaucoup sa tête et son allure dans les années 70. Les pattes et les cheveux longs, les pulls en laine rêche... C'est curieux à dire, mais cette époque, que j'ai à peine connue, me manque.
- Vous êtes vieux, vous aussi.
- Oui, quelle chance !
- Puisque vous aimez ces années-là, je vous propose une merveille. La vidéo dure plus d'une heure, mais je peux la faire tourner en boucle. Si ça vous plaît, jetez-vous sur l'album Agharta, régal absolu
- Allez, allez, on s'installe.

Jour 27



vendredi 10 avril 2020

Ta main - 76 (anachronique)

Hell's bells

- Bonjour.
- Bonjour.
- Il y avait de la lumière, alors...
- Quelle lumière ? Ah, dehors...
- Oui, c'est fou ce soleil. Une fin mars et un début avril de rêve.
- Et, donc, vous vous êtes dit "je vais passer le voir".
- Exactement. Je ne sais pas exactement à quoi je pense, alors...
- Alors vous venez en parler.
- Bah oui. Je pense que ça a à voir avec l'attente.
- Ca se pourrait.
- Oui, qu'attend-on ? Seulement la fin de l'attente ou bien autre chose ? Un autre monde, une autre vie...
- Oui, la fin d'une attente n'est pas une fin en soi, on attend toujours quelque chose, et plus on attend, plus ce qu'on attend doit en valoir la peine.
- C'est ça. En valoir la peine, ou justifier l'attente. Ce n'est pas absolument rationnel, bien sûr. Concrètement, cette attente est la participation individuelle à un effort collectif qui vise à permettre la prise en charge d'un nombre de malades exceptionnellement élevé. Mais...
- Mais on ne peut pas demander à sa tête de s'en tenir là.
- Bah oui.
- C'est d'ailleurs assez étonnant comme on ne sait pas où vont aller nos pensées d'une semaine à l'autre, pour ne pas dire moins.
- Ah, vous aussi ?
- Oui, cette période rend humble. On voit bien qu'on comprend lentement, ce qui se passe, les conséquences, ... Et que nos pensées évoluent.
- C'est ça. Et ce qui se précise, à mesure que l'incertitude grandit, c'est le besoin d'espoir.
- Malgré la crise qui s'annonce, ou justement parce qu'elle s'annonce. Worse comes to worst.
- Oh là, en anglais s'il vous plait !
- Ne vous moquez pas, c'est une vieille chanson de Billy Joël, je crois... Ca m'est revenu comme ça.
- Ah oui, dans Piano Man. J'ai connu une longue période de confinement avec Billy Joël...
- Personne n'est parfait.
- C'est une autre chanson ?
- Oh, ça va. Et donc, vous vous dites quoi ?
- Que plus j'attends, plus j'attends, oui. Sans naïveté. Mais cette calamité est peut-être une opportunité.
- Pas pour tout le monde.
- Non, certainement pas pour tout le monde. Mais ce monde n'était pas non plus un paradis pour tout le monde, avant cette crise.
- Au moins, on ne peut plus dire qu'on est obligé de continuer comme ça, puisqu'on est à l'arrêt.
- C'est vrai. Cette attente demande un espoir à sa mesure.
- Une révolution ? Comme vous y allez...
- Une révolution, oui, c'est une idée. Sinon, on peut juste écouter quelque chose, si vous préférez. Comme d'habitude. Comme avant.
- Oui, je veux bien. Ca me rassurerait, je crois.
- Faisons ça, alors. A fond.

Jour 25


dimanche 5 avril 2020

J'aime beaucoup ça.

J'aime la voix de Pierre Bergougnioux. Son timbre grave et la douce précision de son phrasé correspondent assez parfaitement à son style, à ses livres.
J'aime la jointure naturelle des deux plaques de quartz du plan de travail de ma cuisine. Pas parfaite, mais assez irréprochable, ne laissant passer aucune miette, pas un grain de sel.
J'aime la sonorité de la guitare de Sufjan Stevens dans l'album Carrie and Lowell, ronde et cristalline à la fois, brillante et douce, claire et caressante. Elle me rappelle la visière orange transparente d'une casquette de mon enfance, qui arrondissait les rayons du soleil. Cette casquette me rappelle les bracelets de bonbons, que je préférais aux malabars, dont j'aimais les vignettes de décalcomanie. Il me semble qu'on disait ça, vignette de décalcomanie. Les bonbons des bracelets avaient des couleurs douces, rose, jaune, bleu ciel, et blanc. J'aimais les oursons transparents aussi, surtout les blancs, qui me semblaient plus rares.
J'aime les visages de mes voisins de l'immeuble de la rue Pixérécourt, quand ils prennent place à vingt heures sur leur balcon pour applaudir. Leur sourire timide, leur détermination, leur joie de partager ce petit moment.
J'aime sentir sur mes bras la brise légère de ce début d'après-midi, qui lutte avec la chaleur du soleil, qui s'avouera bientôt vaincue, qui me caresse encore à peine.
J'aime le silence après l'album qui vient de se terminer.
J'aime le clic de mes interrupteurs, net et franc, mais que l'on peut adoucir en les retenant, en amortissant le basculement du mécanisme.
J'aime descendre et remonter le store de la fenêtre de la cuisine, surtout le descendre, promesse d'une après-midi lumineuse.
J'aime regarder loin, au-delà de la colline de Saint-Cloud et du Mont-Valérien, gris-bleus à cette heure, écrasés de soleil, comme j'aimais regarder le cimetière du Grand Jas, en face, et l'hôpital un peu plus haut, depuis le balcon de l'impasse des Cigales, à Cannes. Imaginer le paysage derrière, librement. Y placer la mer, ou les terrasses du Machu Picchu.
J'aime le contact de la corde de mi de ma guitare basse. Ce touché froid et râpeux sur la pulpe du majeur ou de l'index, est rassurant. L'épaisseur de la corde est juste celle qu'il faut. Même la note de mi est la bonne.
J'aime être vivant. J'aime beaucoup ça.

Ta main - 71

Jour 20

mercredi 1 avril 2020

Les jours se suivent,

et les couchers de soleil insolents. 
Ce qui est fou, c'est de réaliser que c'était le cas presque tous les soirs et que je l'ai ignoré pendant toutes ces années. Je pensais que ça n'arrivait qu'en Grèce, ou en Corse, l'été.
On ne sait rien.
Par exemple, il y a quinze jours, on nous disait que le port de masque était inutile, sauf si l'on était clairement malade, ou en milieu hospitalier.
Ce soir, il semblerait que ce soit nettement préférable d'en porter, dans tous les cas, pour éviter de contracter le virus.
A quoi bon nous l'avoir dit plus tôt puisqu'on ne disposait pas des masques nécessaires...
Bah oui, à quoi bon dire la vérité ?
Autant nous laisser dans l'ignorance, enfants que nous sommes, incapables de réagir avec raison ou discernement.
Allez voter dimanche, mais n'enterrez pas vos morts lundi.
Les jours se suivent et se ressemblent, et les couchers de soleil incroyables, mais les pensées et la conscience évoluent, on ne sait pas de quoi demain sera fait, ni dehors, ni dans nos têtes, moins que jamais. C'est inquiétant, c'est intéressant.

Ta main - 68

Jour 16