lundi 30 juillet 2018

Un colosse aux pieds d'argile

De l’autre côté de l’allée, un homme d’une trentaine d’années lit un magazine. 
Au sommet d'un corps puissant de plus d'une centaine de kilos, son visage est enfantin. Ses gestes sont mesurés et précis. Il porte un pantalon kaki en toile et un tee-shirt noir ; aux pieds, des ballerines, comme une anomalie. Il referme soudain son magazine et le déchire en deux, puis en quatre, avec une facilité déconcertante, comme s’il s’agissait d’une seule feuille de papier. Un geste de géant, de viking, aussi inattendu qu'impossible.

jeudi 26 juillet 2018

BB et les deux dames



"C'est dur, la culture !"



Casque sur les oreilles, et regard rivé sur l'écran, elles écoutent Jean-Luc Godard travailler la scénographie d'une exposition à Beaubourg. 
Pas un bruit dans l'abbaye de Montmajour, seulement la respiration forte d'une des deux femmes qui soudain n'en peut plus et crie : "C'est dur, la culture !", sur un tel ton d'impuissance que son amie lui serre aussitôt la main, bien fort. Elles raccrochent leur casque et sortent de la salle, sans prononcer un mot de plus.
Je les retrouve, quelques minutes plus tard, dans la galerie du cloître, en train d'immortaliser un détail d'architecture du XIIe siècle, elles ont l'air d'aller beaucoup mieux. La culture désarme, mais heureusement, la culture console.

Une photo, c'est une fille et un balai

jeudi 7 juin 2018

My gracioso Valentine


Vous entendez la citation de My Funny Valentine à 2'03, à la fin de l'exposé virtuose de l'Alborada del gracioso de Maurice Ravel, puis, un peu plus loin, à 2'28, les doigts de Bertrand Chamayou qui épellent "You make me cry..." ?
Citation évidemment impossible puisque le standard de Richard Rogers et Lorenz Hart a été écrit 30 ans après la pièce de Ravel, et la question serait donc plutôt : Richard a-t-il été inspiré par Maurice ?


dimanche 22 avril 2018

La beauté


Paul Cézanne - Pommes et biscuits - Musée de l'Orangerie







On vient de voir les Nymphéas, et quelques chefs-d'oeuvre de Derain, Modigliani, Utrillo, Picasso, on passe de merveille en merveille, et soudain, l'oeil est capturé, il n'y a plus un visiteur, plus aucun autre tableau, plus de lieu, il n'y a plus que ces pommes et ces deux petits biscuits dans l'assiette bleue, posés sur le coffre. L'harmonie des couleurs, l'équilibre de la composition, les pommes au duvet de pêche, la rondeur partout, seins, épaules, fesses, bouche, le bois poli du coffre, doux comme l'intérieur d'un bras de jeune fille, le gris-bleu du mur où l'on sent la fraîcheur d'un courant d'air dans la maison accablée de soleil. La vie. Que l'on peut toucher mais pas retenir, qui gonfle et serre le coeur dans le même souffle, paradis retrouvé et déjà perdu, la beauté.